Mathilde Basse - 6 Août 2026
Dans son atelier de Gréoux-les-Bains, nichée au cœur des Alpes-de-Haute-Provence, Marie Freisses peint sous le nom de Flamaelle depuis vingt ans. Des forêts lumineuses, des atmosphères oniriques, un univers entier né d'un paysage intérieur. Rencontre avec une artiste singulière, qui a choisi la lenteur, l'humilité et la beauté comme boussole.
Enfant, Marie écrit des poésies dès neuf ans. La peinture arrive bien plus tard, de façon inattendue. Elle a vingt et un ans, elle est jeune maman, sans espace pour elle, quand une connaissance lui dit : "Toi, tu dois savoir peindre."
Il apporte des pinceaux, de l'acrylique, des chutes de placoplatre, et lui donne trois mois avec comme seul support un livre sur les fées. À l’issue de ce délai, elle ne s’est plus arrêtée de peindre. "Ce qui m'intéressait, ce n'était pas les fées, mais leur décor : les montagnes, l'herbe, les arbres, le soleil, la lune."
“Chêne noir au couchant” et “Ce que l’arbre doit aux nuages” de Flamaelle
Elle est déjà dans son thème. Avant de se consacrer pleinement à son art, Marie a été bibliothécaire pendant de nombreuses années, recrutée pour ouvrir une médiathèque de zéro, sans diplôme, sans bac.
"Le métier de bibliothécaire, ça m'a appris à relier les mondes et les objets culturels." Une spirale créative nourrie d'un terreau intellectuel exceptionnel, qui se retrouvera dans chacune de ses œuvres. Puis en 2018, elle quitte la bibliothèque pour la terre : woofing, maraîchage, savons, chèvres, voyages. Un tournant nomade qui la mène jusqu'au Lot, et à ses premières vraies forêts.
Et son nom d'artiste dans tout ça ? Flamaelle cache une petite histoire. Amaelle, c'est un personnage de jeu de rôle qu'elle a incarné pendant quatre ans dans l'univers du romancier Michael Moorcock.
"Amaelle, c'est Âme à moi. Flamaelle, c'est Ma flamme."
“Flamaelle dans son atelier”
Pendant des années, Flamaelle a peint des forêts sans jamais en avoir traversé une. Élevée en Provence, dans un paysage de garrigues et de calcaire, elle invente des sous-bois de feuillus, des clairs-obscurs, des châtaigneraies imaginaires.
"Ma garrigue devenait trop étroite. Je rêvais de m’évader. J’ai peint les forêts, avant de les connaître" .
“Clair-obscur” et “La rencontre” de Flamaelle
Elle n'a jamais travaillé d'après photo ou d'après nature. Tout vient du paysage intérieur. La confirmation arrive en 2019, dans le Lot. Pour la première fois, elle pénètre de vraies forêts : hêtres, frênes, chênes, châtaigniers.
"Ce qui m'a touchée, c'est l'atmosphère, ce clair-obscur, ce chaos foisonnant. Et c'était en cohérence avec mon ressenti de la forêt."
Une intuition confirmée. Une vision juste, née avant même l'expérience réelle.
Avec les forêts, il y a eu Ambäralmarëa, son monde entier, avec sa géographie, ses cartes, sa faune, sa flore, ses langages. Un monde que Flamaelle n'a pas voulu construire : il s'est construit seul, au fil des difficultés rencontrées au cours des années. Inspirée par Tolkien, enseignant, philologue, philosophe, poète et aquarelliste, elle forge des lexiques, des glossaires, dessine des cartes, écris beaucoup ; souvent de la poésie.
"Lorsqu’il y a des tempêtes sur le chemin, on cherche un refuge."
Ce n'est pas de la fuite, c'est de la survie créative. Un espace symbolique habitable quand la réalité ne l'est pas toujours.
Flamaelle ne se reconnaît pas dans le "contemporain". Elle revendique un ancrage dans des courants plus anciens, réunis sous un terme qu'elle a elle-même inventé : "l'impromantisme", contraction d'impressionnisme et de romantisme. De l'impressionnisme, elle retient la quête de lumière, la couleur à la place de l'ombre, l'instant capturé. Du romantisme, elle emprunte les cinq grands I : individualité, imagination, inspiration, idéalisme, intuition.
“La vallée du saut” de Flamaelle
Dans l'atelier, Flamaelle s'installe en tailleur sur un coussin, face à sa toile posée au sol. Elle arrive avec une couleur, une envie de bleu, de vert, de multicolore, et se lance. Pas de dessin préparatoire, pas d'esquisse, pas de photo de référence.
"C'est un processus intuitif. Une fois que je suis sur la toile, ça sort comme ça sort." Et ensuite, concernant les forêts, ça se construit. Par empilement.
Pour l'ambiance sonore, elle est pointue : des bandes son de jeux vidéo japonais ou plus récemment français, ou le silence complet.
En 2005, Flamaelle découvre la peinture à l'huile. C'est une révélation. Elle ne peint plus qu'à l'huile, pour sa viscosité, sa brillance, et surtout sa lenteur. Elle travaille toujours sur de nombreuses toiles en même temps.
"Si la toile met des mois à être peinte, ce n'est pas un problème. L'instant et le temps font partie du processus."
“Ciel hésitant entre soleil et lune” de Flamaelle
Sa palette : le bleu de Prusse d'une profondeur inégalable, le jaune de Naples, le vert viridian, le rose de Quinacridone. Une règle absolue : le jaune est réservé à la lumière seule, le soleil, la lune, ou ce que les Japonais nomment le “komorebi”, cette lumière qui filtre entre les branches. Et jamais de noir. Toutes les ombres sont faites en couleur.
À côté de ses forêts lumineuses, Flamaelle crée aussi des œuvres radicalement différentes qu'elle appelle ses "ovnis d'art brut", nés d'une émotion forte, sans préméditation, au couteau plutôt qu'au pinceau. “Arbre en colère”, né d'un reportage sur la destruction d'une forêt primaire. “Pieuvre, dans un état de saturation mentale”. “Everyone is Judge”, toile orange criarde sur le jugement universel. Fragmentation du doute, sa silhouette de dos éclatée en couleurs.
"Everyone is judge" de Flamaelle
"C'est de la santé mentale, tout simplement."
Ces œuvres ne se retravaillent pas. Elles sortent, et elles restent.
L'ombre et la lumière d'une même artiste.
Oeuvre de Tolkien “La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne” de Léonard de Vinci
Son modèle absolu : Léonard de Vinci.
"Quelqu'un qui ne finissait pas ses toiles, qui partait dans tous les sens, qui écrivait, qui dessinait, qui explorait la science."
Comme Tolkien. Elle aime les artistes multicartes, ceux qui ont un univers complet et cohérent. Dans l'art contemporain, elle suit ceux qu'elle appelle ses "frères d'arbre", sculpteurs sur bois, tourneurs, artistes sensibles à la matière vivante.
Chaque été, Flamaelle monte vers le bout du monde. Le Finistère est sa bouffée d'air, après la Provence surchauffée et ses foules. Là-bas : l'océan, les forêts, la pluie, la lumière de granit. Elle danse le breton en Fest-Noz, appris seule, et part en prospection de galeries. "Ma peinture peut résonner très fort là-bas, beaucoup plus qu'en Provence où on me demande de faire des champs de lavande."
Elle y rencontre aussi des artistes dont elle fait des reportages, une façon de valoriser les autres autant que soi. "On est rien tout seul."
“Impromantiste. Poétique. Narratif.”
Flamaelle a rejoint The Art Cycle en mars 2025.
"Vous rentrez totalement dans cette démarche de professionnalisation. C'est une aide intellectuelle, ça aide à ranger sa tête, à valoriser ce qu'on fait. Il y a une écoute, un lien qui se crée, et c'est précieux."
Flamaelle n'a pas attendu la reconnaissance pour créer. Elle a créé pendant vingt ans dans l'ombre, par nécessité, par instinct, par amour. Aujourd'hui, elle choisit simplement de se montrer. Pas pour séduire, pas pour plaire à tout le monde, mais pour inviter. Inviter dans ses forêts, dans sa lumière, dans son monde. Et ça, on le ressent dès le premier regard posé sur ses toiles.
C'est peut-être ça, le secret de Flamaelle : elle ne cherche pas à convaincre. Elle ouvre une porte, trace un chemin, et laisse le spectateur décider s'il veut entrer.
AI Website Creator
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