Mathilde Basse - 28 Mai 2026
Imaginez une école d'art qui, en seulement 14 ans d'existence, réinvente la façon dont l'humanité conçoit ses objets, ses bâtiments, ses affiches, ses meubles et même ses polices de caractères. C'est l'histoire du Bauhaus, ce mouvement fondateur du design moderne qui, depuis 1919, n'a jamais cessé d'influencer le monde. La chaise sur laquelle vous êtes assis, le logo de votre marque préférée, la façade de votre immeuble : quelque part, le Bauhaus y est pour quelque chose. Plongeons ensemble dans l'histoire extraordinaire de cette école qui a tout changé.
L'Allemagne sort en 1918 de la Première Guerre mondiale, vaincue, humiliée, économiquement faible. La République de Weimar naît dans le chaos. C'est dans ce climat de reconstruction totale qu'un architecte de 35 ans, Walter Gropius, ose une question fondamentale : et si l'art pouvait reconstruire la société ?
Walter Gropius
En avril 1919, il fonde à Weimar une école révolutionnaire en fusionnant l'École des beaux-arts et l'École des arts appliqués, et lui donne un nouveau nom : “Das Bauhaus”, littéralement, la maison de la construction. Le fondateur est sans équivoque : « L'objectif
final de toute activité créatrice est la construction. » Gropius s'inspire du mouvement britannique Arts and Crafts, qui défendait une réconciliation entre l'art, l'artisanat et la production industrielle, une philosophie qu'il va pousser bien au-delà de ce que ses prédécesseurs avaient imaginé.
École Bauhaus
Le coup de génie de Gropius ? Refuser la hiérarchie entre les arts. Au Bauhaus, un peintre n'est pas supérieur à un ébéniste ou à un tisserand. Chaque atelier est co-dirigé par un maître de la forme (Meister der Form : un artiste) et un maître de l'artisanat (Meister des Handwerks : un artisan). Cette double pédagogie inédite est le cœur battant de l'école.
Classes de cours de l’école BAHAUS
L'ambition est radicale : créer un art total (Gesamtkunstwerk), où esthétique et fonctionnalité fusionnent. Un objet beau doit aussi être utile. Un bâtiment doit être habitable. Le design moderne, tel que nous le connaissons, est né de cette conviction.
Les étudiants du Bauhaus ne copient pas des modèles classiques. Ils expérimentent, créent, questionnent. Le cours préliminaire (Vorkurs), inventé par Johannes Itten puis repris par László Moholy-Nagy, initie chaque élève aux matières, aux textures, aux couleurs et aux formes fondamentales. Une approche que l'on
retrouve encore aujourd'hui dans les écoles d'art et de design du monde entier.
Oeuvre de László Moholy-Nagy
Le Bauhaus n'aurait pas été le Bauhaus sans ses maîtres extraordinaires, dont la réunion à Weimar puis Dessau reste un événement unique dans l'histoire de l'art.
Oeuvre de Vassily Kandinsky et portrait de Vassily
En juillet 1922, Wassily Kandinsky rejoint le Bauhaus pour prendre en charge l'atelier de peinture murale. Déjà reconnu comme l'un des pionniers de l'abstraction, le peintre russe développe au Bauhaus ses théories sur les relations entre couleurs, formes et émotions comme le cercle jaune, triangle rouge, carré bleu. Son ouvrage “Point et ligne sur plan” (1926), publié dans la collection des Bauhaus Bücher, reste une référence incontournable de la théorie visuelle.
Paul Klee et son oeuvre
Paul Klee est nommé maître au Bauhaus dès janvier 1921 et y enseigne pendant dix ans, jusqu'en avril 1931. Son œuvre picturale, mêlant symboles, humour et abstraction ouvre l'art moderne à une dimension émotionnelle et narrative nouvelle. Il développe en parallèle une pédagogie fondée sur l'observation de la nature et le jeu des formes élémentaires, encore enseignée aujourd'hui.
Oeuvre et portrait de de László Moholy-Nagy
L'artiste hongrois László Moholy-Nagy arrive au Bauhaus en 1923, succédant à Itten à la direction du cours préliminaire. Passionné de photographie et de lumière, il est l'un des premiers artistes à explorer la photographie et le cinéma comme disciplines artistiques à part entière. Son travail sur les photogrammes (photos réalisées sans appareil) et la lumière cinétique continue de fasciner les designers contemporains. Il fondera ensuite le New Bauhaus à Chicago.
Marcel Breuer et sa chaise iconique
Étudiant devenu maître, Marcel Breuer crée en 1925 la chaise Model B3 en tubulure d'acier courbée, l'une des pièces les plus iconiques du design moderne. Wassily Kandinsky, qui admirait tant cet objet que Breuer lui en offrit un exemplaire pour ses appartements personnels, lui donna son nom des décennies plus tard : la Wassily Chair. Breuer démontra qu'il était possible de produire industriellement des meubles beaux et accessibles, un principe qui changea le design pour toujours.
Mies van der Rohe et son projet d’architecture
Dernier directeur du Bauhaus, Ludwig Mies van der Rohe est le père de la formule « Less is more », pierre angulaire du minimalisme architectural contemporain. Son approche, grandes surfaces vitrées, volumes géométriques, intérieurs dépouillés, marqua profondément l'architecture mondiale, des gratte-ciel new-yorkais aux immeubles résidentiels actuels.
Dans sa première période, le Bauhaus cherche son identité, entre influences expressionnistes et arts appliqués médiévaux. L'école attire des esprits libres du monde entier, mais choque la bourgeoisie conservatrice de Weimar. Face à l'hostilité politique croissante, Gropius prend la décision de déménager.
Chassée de Weimar, l'école s'installe à Dessau où elle connaît son apogée. Gropius fait construire un bâtiment iconique, “ le Bauhaus de Dessau (1925-1926)”, un chef-d'œuvre d'architecture fonctionnaliste avec ses grandes verrières et ses espaces lumineux. Les ateliers tournent à plein régime : typographie, publicité, scénographie, tissage, photographie... C'est également à Dessau que sont publiés les Bauhaus Bücher, qui diffusent les idées de l'école à l'international.
Sous la pression des nazis qui prennent le contrôle de Dessau, l'école se réfugie à Berlin en 1932 sous statut privé. Mies van der Rohe tente de la maintenir à flot mais l'étau se resserre inexorablement.
Le 11 avril 1933, le bâtiment berlinois est perquisitionné et scellé par la Gestapo et 32 étudiants y sont brièvement détenus. Pour les idéologues du IIIe Reich, le Bauhaus symbolise tout ce qu'ils haïssent : le cosmopolitisme, la modernité, l'art dégénéré (Entartete Kunst). Privée de ressources et sous pression constante, l'école est à l'agonie. Le 20 juillet 1933, Mies van der Rohe réunit les maîtres restants : Kandinsky, Josef Albers, Hilberseimer, Peterhans, Lilly Reich pour un ultime vote. La dissolution est approuvée à l'unanimité.
Peinture anonyme sur la fermeture du Bauhaus
Mais si l'école meurt, ses idées prennent leur envol. Gropius, Mies van der Rohe, Moholy-Nagy, Breuer, Kandinsky et Klee émigrent aux États-Unis, en France, en Suisse. Partout où ils s'installent, ils sèment les graines du Bauhaus et le monde entier hérite de ce que les nazis ont voulu étouffer.
Un siècle plus tard, l'influence du Bauhaus est omniprésente. La chaise tubulaire, la lampe articulée, les typographies sans empattement ont directement inspiré un design accessible à tous dont IKEA en est l'héritier le plus visible. Les gratte-ciel en verre et acier qui dessinent nos skylines urbaines portent tous l'empreinte du minimalisme de Mies. En typographie, la police Futura (1927), créée par Paul Renner, designer qui partageait les idéaux du Bauhaus sans en être membre, reste l'une des plus utilisées au monde. En mode enfin, les coupes géométriques et les couleurs primaires du Bauhaus continuent d'inspirer les créateurs saison après saison.
Héritage du Bauhaus visible dans les collections de IKEA
Même le design numérique s'en réclame : clarté, hiérarchie de l'information, forme suivant la fonction. Les principes fondamentaux du Bauhaus sont devenus la bible des designers UX/UI. En Allemagne, le Bauhaus est aujourd'hui célébré par trois musées dédiés à Weimar, Dessau et Berlin. Le Bauhaus-Archiv de Berlin est l'une des archives culturelles les plus visitées du pays.
Le Bauhaus n'a existé que 14 ans. Il a changé le monde pour toujours. Une école d'art et d'artisanat, fondée dans les décombres d'une guerre, portée par des hommes et des femmes convaincus que l'art pouvait être utile, beau, et universel. Un siècle plus tard, cette conviction n'a rien perdu de sa force.
Chez The Art Cycle, nous partageons cet idéal : l'art doit être accessible à chacun. Que vous souhaitiez découvrir les artistes contemporains qui continuent de repousser les limites de la création, ou parcourir nos œuvres pour trouver la pièce qui transformera votre espace, nous sommes là pour vous guider.
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