Mathilde Basse - 7 Mai 2026
Artiste peintre, illustratrice et enseignante, Claire Villemin déploie un univers pictural où le corps féminin dialogue avec le végétal pour raconter des histoires de renaissance et de transcendance. Dans son atelier, elle nous livre les secrets de sa démarche artistique profondément ancrée dans le “female gaze”, entre aquarelle sensuelle, peinture à l'huile vibrante et créations numériques. Découvrez ses œuvres pour plonger dans cet univers fascinant.
« J'ai un parcours plutôt autodidacte. De 7 à 12 ans, j'ai suivi une formation de cinq ans où j'ai développé la maîtrise de toutes les techniques, aussi bien sèches qu'humides », raconte Claire Villemin. Cette formation précoce constitue le socle de sa liberté créative actuelle.
Le véritable déclic survient dans les années 90, lorsqu'elle remporte le premier prix d'un concours de bande dessinée à Maisons-Laffitte sur le thème « La femme d'hier et d'aujourd'hui ». « Ça reste le fil d'Ariane de ma démarche actuelle », confie-t-elle. Ce succès trace déjà les contours d'une œuvre qui interrogera inlassablement la condition féminine.
Avant de se consacrer pleinement à l'art, Claire Villemin étudie la littérature et les sciences de la communication. « J'ai choisi d'étudier la littérature pour assouvir mon grand romantisme et ma curiosité maladive », explique-t-elle. Cette formation nourrit sa pratique artistique : « Le lien entre l'art et la communication, c'est de trouver les bons mots, le ton juste et pouvoir aussi être reçu par un tiers ».
Elle conjugue aujourd'hui création personnelle et transmission pédagogique. « Être artiste, c'est une pratique très solitaire et on a besoin aussi de se raccrocher socialement aux autres », souligne-t-elle. L'enseignement lui offre un espace d'échanges précieux où « les élèves sont parfois des adultes et donc ils m'apprennent aussi par leur expérience ».
La bande dessinée primée dans sa jeunesse posait déjà les fondations d'une réflexion sur la représentation féminine. « J'ai représenté une femme mannequin qui cherche à exprimer ses goûts vestimentaires et lancer de nouvelles modes. Mais le couturier qui l'embauche refuse systématiquement et trouve ses idées trop avant-gardistes. Il la renvoie à son statut de mannequin », explique l'artiste.
“Masque végétal” et “Pays-visage” de la série “Végétales” de Claire Villemin
« J'ai découvert plus tard que la démarche que j'avais eue était un petit peu plus poignante que je le pensais, c'est-à-dire qu'on appelle ça finalement aujourd'hui le female gaze ».
Aujourd'hui, Claire Villemin représente le corps de la femme meurtri, un peu blessé ou cicatrisé, mais toujours renaissant, reconstruit et embelli de ses nouvelles ressources. Son travail sur le corps féminin va au-delà de la représentation esthétique : c'est aussi l'esprit, les aventures et les expériences qui s'identifient sur les corps de ces femmes qu'elle tente de symboliser comme des tatouages.
“Camouflée” de la série “Végétales” de Claire Villemin
Cette approche trouve ses racines dans une réflexion philosophique : « Je reprendrai la phrase de Lacan qui disait : Le corps est la voie royale qui mène à l'inconscient ». Le corps devient le support visible de l'invisible, le territoire où l'esprit inscrit ses luttes et ses victoires.
La formation de Claire Villemin a été marquée par la méthode Martenot, créée dans les années 50 par une famille de musiciens. « L'idée, c'est de placer le geste et la spontanéité au centre, plutôt que la technique », explique l'artiste. Aujourd'hui encore, « je perpétue cette tradition aussi bien pour ma propre peinture que pour mes élèves » en intégrant la musique à sa pratique.
Claire Villemin travaille principalement avec deux médiums traditionnels. La peinture à l'huile : « J'adore la pigmentation de la peinture à l'huile, mais aussi son effet soyeux et très sensuel ». L'aquarelle, découverte en autodidacte : « C'est vraiment la maîtrise du séchage, la chimie du temps, de l'humidité ». Elle cite Gaston Bachelard : « Une goutte d'eau suffit à créer tout un monde ».
Claire dans son atelier
Plus récemment, elle intègre le numérique : « De plus en plus, je travaille avec la tablette numérique pour me dépouiller de la matière et revenir à quelque chose de très essentiel et très minimaliste, à savoir le trait et l'expression ».
« Je travaille les couleurs avec une palette plutôt chaleureuse, c'est-à-dire que même dans le prisme des couleurs froides, je vais tout le temps chercher la chaleur ». Cette approche chromatique a une dimension profondément personnelle : « Les couleurs, elles agissent sur moi comme un antidépresseur naturel ».
“Nébuleuse” de la série “Saines d’esprit” de Claire Villemin
Son travail intègre également la notion de réserve : « Des espaces laissés blancs pour laisser passer des aérations et des espaces un peu vides », créant ainsi une respiration visuelle qui équilibre ses compositions.
La série des “Femmes végétales” naît d'un moment de crise créative, lorsque Claire Villemin n'avait plus d'inspiration. Sur les conseils de son psychiatre, elle transforme alors sa peinture en outil thérapeutique et décide de créer cette série qui symbolise le renouveau, la renaissance et la guérison.
“Camouflée II” et “Jardin d’hiver” de la série “Végétales” de Claire Villemin
Ces figures féminines d'où jaillissent des feuillages incarnent « un peu comme le printemps qui arrive. Pour moi, elles incarnent l'espoir ». Cette série marque un tournant dans sa pratique, où l'art devient explicitement un moyen de guérison et de transformation personnelle.
Pendant le confinement, Claire Villemin a créé les petites sœurs des Femmes végétales : les "Saines d'esprit". Elle ne voulait pas perdre la tête face à une situation qui lui semblait disproportionnée. L'artiste a travaillé sur un double jeu de mots : la « scène » comme lieu de représentation artistique, et la « sainteté » en référence à l'aspect médical et sanitaire de la crise, mais aussi à l'expression « être sain d'esprit », c’est-à-dire en bonne santé mentale, stable et dépourvu d'idées noires.
“Saine d’esprit III” de la série “Saines d’esprit” et “Confinées I” de la série “Confi-nées” de Claire Villemin
Cette série fait également référence à la folie et à l'enfermement psychiatrique. Aujourd'hui, le thème reste d'actualité : même si le confinement est terminé, les sentiments d'enfermement peuvent surgir lorsqu'on ne supporte plus son foyer ou son travail. La notion de santé mentale est intemporelle et peut toucher n'importe qui.
Pour ceux qui souhaitent se lancer dans une carrière artistique, Claire Villemin propose une formule en cinq points : « La première, c'est le talent, c'est inévitable. Le deuxième, c'est beaucoup de travail et de détermination. Le troisième, il faut une démarche artistique construite, assez solide. Le quatrième, un travail alimentaire parce qu’on ne peut pas vivre du jour au lendemain de son art. Et le cinquième, un agent ».
Ce dernier point est crucial : « C'est beaucoup plus simple de travailler avec une personne qui va vous dépouiller de la comptabilité, le commercial, le marketing, qui prend énormément de temps ».
« Incarnation féminité, symbole »
« J'ai toujours apprécié le professionnalisme de The Art Cycle et le fait de ne pas se sentir abandonnée. C'est très plaisant de garder ce lien, de se sentir soutenue, aidée »
Le travail de Claire Villemin s'inscrit dans une démarche contemporaine puissante qui revisite les codes de la représentation féminine pour proposer un regard neuf, émancipé et profondément personnel.
Entre peinture à l'huile sensuelle, aquarelle poétique et expérimentations numériques, elle construit un langage visuel unique où les tatouages végétaux ne sont pas de simples ornements, mais des symboles de résilience et de transformation. Ses séries, de “Femmes végétales” aux “Saines d'esprit” témoignent d'une capacité remarquable à transformer les épreuves personnelles et collectives en matière créative, en espoir tangible.
Formée à la spontanéité de la méthode Martenot, nourrie de littérature et de philosophie, Claire Villemin développe une œuvre qui dialogue avec les grands enjeux de notre époque : la place des femmes, la santé mentale, la résilience face à l'adversité. Son approche du Female gaze déconstruit les mythes traditionnels pour offrir des figures féminines qui ne sont plus victimes mais actrices de leur propre renaissance.
L'incarnation, ce premier mot qu'elle choisit, traduit sa capacité à rendre visible l'invisible, à donner corps à l'esprit. La féminité, centrale dans son œuvre, n'est jamais traitée comme un objet de contemplation mais comme un sujet de narration complexe. Le symbole, enfin, rappelle que chaque élément de ses compositions, couleur, trait, végétal, porte un sens qui va au-delà de l'esthétique.
Son travail nous rappelle que l'art peut être bien plus qu'une pratique esthétique : il peut être un outil de guérison, de transformation et d'espoir pour qui sait écouter ce que le corps et l'esprit ont à nous dire.
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