website maker

Touitou : De la photographie à la peinture abstraite, 40 ans de création émotionnelle

À la rencontre de...

Mathilde Basse - 5 Mars 2026

Mobirise

Rencontrer HENRI Touitou dans son atelier baigné de lumière naturelle, c'est plonger dans l'univers d'un artiste peintre qui a su transformer son regard de photographe en geste pictural. Depuis plus de quarante ans, cet artiste autodidacte explore les territoires de la peinture abstraite à l'acrylique, créant des œuvres où le bleu rencontre le rouge dans une danse émotionnelle permanente. Entre urgence créative et quête de sérénité, Touitou nous ouvre les portes de son processus artistique singulier.

Si vous souhaitez découvrir ses créations, explorez ses œuvres disponibles à la location sur notre galerie en ligne The Art Cycle.

• • • Un parcours artistique né de l'image
De l'argentique à la toile : une transition organique

Le parcours de Henri Touitou débute bien avant ses premiers coups de pinceau. « J'ai commencé par la photographie. J'avais reçu un appareil photo pour ma communion et j'ai commencé à faire des photos, d'abord des photos de famille », se souvient l'artiste. Mais très vite, son regard se détourne de l'humain pour se concentrer sur la matière pure : « Je ne photographiais que de la matière. Des traces sur les murs, des traces partout où je pouvais trouver des affiches déchirées, des morceaux d'affiches, des coques de bateaux. »

Cette période photographique, située entre 1978 et 1979, se révèle déterminante. Touitou travaille alors avec Fresson, mais se heurte rapidement aux réalités économiques du médium.

La bascule vers la peinture s'opère grâce à un ami peintre qui, voyant ses photographies expérimentales, lui lance : « Elles sont belles tes peintures. » Cette méprise devient révélation. L'ami demande l'autorisation de reproduire ses photos en peinture, et Touitou décide de faire de même : « J’ai commencé à me plagier. »

“Sans titre” et “Sans titre 8” de Touitou

L'apprentissage par la pratique et l'observation


Autodidacte en peinture, Henri Touitou commence à l'huile avant de rapidement adopter l'acrylique : « J'ai quitté l'huile parce que je trouvais que ce n'était pas assez rapide. Moi, je ne travaille que dans l'urgence. » Cette urgence créative devient sa signature, une nécessité viscérale qui guide encore aujourd'hui son geste artistique.

Touitou dans son atelier

Mobirise

Sans formation académique en peinture, l'artiste reconnaît avec une honnêteté désarmante: « Je dois avouer que ça n'a pas été facile, je le reconnais même encore aujourd'hui. Je n'ai pas véritablement la technique que pourrait avoir un peintre qui a vraiment travaillé depuis le début. »

Regardant ses toiles d'il y a vingt ou trente ans, il confie parfois se demander : « Comment est-ce que j'ai pu faire ça ? Et même parfois, je dis : Comment est-ce que j'ai pu vendre des tableaux qui, aujourd'hui, je renierais certainement. »

L'apprentissage s'est fait progressivement, petit à petit, à force de pratiquer et d'observer autour de lui, notamment grâce à Philippe Charpentier, un peintre avec qui il partageait un atelier.

• • • Influences et formation artistique
L'héritage photographique : rigueur et composition

La formation en photographie de Touitou a profondément marqué son approche picturale : 

« La photographie m'a appris un peu la rigueur, le cadrage », explique-t-il. Cette exigence du cadrage, cultivée lors de ses années photographiques et prolongée dans ses courts métrages, se retrouve dans ses compositions : « C'est ce que j'essaie dans mes peintures, autant que faire se peut, de composer mes tableaux, qu'ils soient vraiment bien en respectant le nombre d'or, faire en sorte que ça soit regardable. »

La parenthèse gravure et l'éloge du hasard

Entre photographie et peinture, Henri Touitou a exploré la gravure à l'Académie Goetz Dadérian. Une expérience qu'il qualifie de        «parenthèse tout à fait heureuse » mais sans impact direct sur sa peinture.

Il se souvient d'une anecdote révélatrice : « La seule fois où j'ai fait vraiment une gravure qui était intéressante et qui m'a plu, c'est quand j'ai oublié ma plaque dans l'acide. Le lendemain, j'avais une plaque extraordinaire. »

Cette intervention du hasard, qu'il rapproche de la pensée de Cocteau « Il n'y a pas d'œuvre d'art sans l'intervention du hasard », témoigne d'une ouverture à l'imprévu, une qualité précieuse pour un artiste abstrait.

Les maîtres de la lumière et de l'émotion

Quand on interroge Henri Touitou sur ses influences, l'impressionnisme surgit immédiatement :
Quand on l'interroge sur ses influences, l'impressionnisme surgit immédiatement. C'est ce mouvement qui l'a surtout marqué. Il avoue que la première fois qu'il a vu "Impression Soleil Levant", l'œuvre l'a profondément touché. Monet occupe une place centrale dans son panthéon artistique, aux côtés de Turner, qu'il considère comme le début de l'abstraction.

         “Soleil Levant” de Claude Monet - 1872

Mobirise



Mais ce sont surtout les peintres de l'abstraction lyrique qui marquent son univers : Nicolas de Staël, qu'il lui arrivait de copier, et aussi Rothko. Il les rassemble sous une appellation poétique : « Tous ces peintres-là. Moi, j'appelle les peintres du rêve et de la mélancolie. »

“Agrigente” de Nicolas de Staël - 1954

Mobirise



Matisse joue également un rôle crucial dans sa libération chromatique : « Matisse m'a permis d'oser les couleurs. Il y a certaines couleurs que je n'osais jamais utiliser, comme le rose ou le fuchsia. Mais en voyant les tableaux de Matisse, j'ai osé les employer à mon tour.»

“L’atelier rose ” de Henri Matisse - 1911

Mobirise
• • • Processus créatif et technique
L'acrylique, médium de l'urgence

Pour Touitou, l'acrylique n'est pas un simple choix technique mais une nécessité

« L'acrylique me permet de travailler dans l'urgence. Je peux rester 10 ou 15 jours sans travailler, mais lorsque j'ai envie de créer, ça fuse. Je peux faire une toile dans la journée. »

“Sans titre 12” et “Sans titre 10” de Touitou

Cette rapidité contraste radicalement avec l'huile : « Une toile à l'huile met 8 à 10 mois pour sécher complètement. Alors qu'avec l'acrylique, une fois que c'est sec, si je ne suis pas content, je repasse une couche de blanc et je recommence. » Cette possibilité de repentir permanent, de retour sur l'œuvre, correspond parfaitement à son mode de création intuitif :

« On peut gratter, mouiller, passer des éponges. L'avantage de l'acrylique, c'est qu'elle se manie beaucoup plus facilement. »

Un atelier anarchique et lumineux


L'espace de travail de Touitou reflète son approche spontanée. Installé dans un immeuble conçu pour accueillir une quinzaine d'artistes, son atelier bénéficie d'une verrière offrant une « lumière indirecte » idéale. Mais l'organisation y est délibérément chaotique : « C'est un peu le bazar. Je suis du style à ouvrir trois tubes de la même couleur en même temps et à les laisser traîner. Je n'ai aucune méthode. »

Touitou dans son atelier

Mobirise

Cette absence de structure n'est pas un défaut mais une philosophie : « Je passe d'une chose à l'autre. Parfois, je suis attiré par un bout de papier et je me dis : tiens, je vais peut-être faire un collage. Je pars sur autre chose, puis je reviens. » L'artiste jongle également entre peinture et écriture, profitant des temps de séchage pour poser quelques mots.


Vivre et travailler dans le même espace crée une relation particulière à la création : « Je monte dans mon séjour, je revois la toile, puis je redescends travailler. » Si cette proximité génère une certaine frénésie « Je passe mon temps à me laver les mains », elle nourrit également son urgence créative.

Peintures de Touitou

Mobirise
L'absence de routine et l'écoute de l'intuition

Contrairement à de nombreux artistes qui instaurent des rituels créatifs, Touitou revendique une totale liberté : « Il n'y a pas de routine chez moi, au contraire. Je travaille uniquement lorsque j'en ai envie. C'est vrai que lorsque des échéances approchent, cette envie de travailler se manifeste naturellement. »

Cette approche intuitive s'étend au processus lui-même. Quand une toile est-elle terminée ? « Éternelle question », répond-il. « On l'a posée aussi aux écrivains. Je ne sais pas vraiment. Il arrive un moment où quelque chose se passe, mais je n'ai jamais su l'expliquer.»

Le critère final reste émotionnel : « Il y a un déclic qui me dit : voilà, c'est fini. » Parfois, le test est simple : « Je me dis : si j'avais les moyens, j'aimerais bien m'offrir cette toile. »

• • • Couleurs, thèmes et univers pictural 

Une palette dominée par le bleu et le rouge

Mobirise

“Sans titre 15” de Touitou

Les couleurs de Touitou ne sont pas choisies au hasard mais répondent à une sensibilité profonde, presque physiologique. « C'est surtout le bleu et le rouge », affirme-t-il. « Pendant très longtemps, dans les nombreux articles qui m'ont été consacrés, on ne parlait que de mes bleus. »

Mais ce n'est pas n'importe quel bleu : « J'utilise beaucoup de bleus, mais pas tellement le fameux bleu Klein. J'emploie surtout ce qu'on appelle en peinture un violet pourpre, une sorte de bleu Matisse. »

Ce bleu évoque pour lui « une certaine promesse de sérénité » et esthétiquement, il le trouve « très agréable à l'œil, très reposant ». Aux bleus s'ajoutent des couleurs chaudes : « J'utilise beaucoup le jaune, le rouge, l'orange. Ce sont des couleurs très chaudes, toujours les mêmes. »

Une couleur est cependant absente de sa palette : le vert. L'explication est scientifique: 

«Lors d'une visite chez l'ophtalmologiste, il m'a montré deux couleurs, une rouge et une verte. J'ai dit que je voyais très bien, mais que je voyais mieux la rouge. Il m'a répondu : "C'est typique des myopes, vous n'êtes pas sensible au vert." J'ai donc compris pourquoi je n'arrive pas à mettre du vert dans mes tableaux. »

La tache rouge centrale : équilibre et mystère

Mobirise

“Sans titre 23” de Touitou

Les observateurs attentifs remarqueront souvent une projection de rouge au centre de ses compositions. Pourquoi ? « Il n'y a pas vraiment de raison précise. Souvent, c'est simplement parce que j'ai besoin d'équilibrer le tableau ou ce qu'il y a autour. »

Cette honnêteté révèle la nature profondément intuitive de son travail : « Je ne sais pas très bien pourquoi je fais certaines choses. Par contre, une fois que c'est fait, je peux juger si c'est bien ou pas. » Il va jusqu'à confesser : « Parfois, en regardant certains de mes tableaux, je suis content et surpris. Je me dis : tiens, j'ai donc fait ça. »

Produire plutôt que reproduire : une conception personnelle de l'abstraction


Sur ses thèmes de prédilection, Henri Touitou adopte une position claire : il n'a pas de thème particulier. Il développe une conception singulière de l'abstraction, affirmant que les peintres abstraits ne reproduisent pas, mais produisent.


“Sans titre 20” de Touitou

Mobirise

Cette production puise dans son imaginaire plutôt que dans le monde extérieur. Il produit ce qui l'entoure, avec l'impression de créer du concret, du figuratif, mais qui, passant par son cerveau et son imaginaire, devient autre chose.

Sa quête reste simple : provoquer une émotion, surtout par la couleur. Et son rapport à la création se résume ainsi : ce n'est pas lui qui peint, c'est la toile qui l'appelle.

"Sans titre" : une liberté offerte au spectateur

La quasi-totalité des œuvres de Henri Touitou portent la mention "sans titre", un choix délibéré :  « Au tout début, je donnais des titres. Puis j'ai arrêté car je me suis rendu compte que ça ne servait à rien. » Il cite Cocteau : « Les titres ne concernent que quelques personnes, car ce sont souvent des hommages. »

Cette absence de titre libère le spectateur et révèle parfois des concordances troublantes « Il m'est arrivé dans certains salons de voir des personnes qui ne se connaissaient pas percevoir exactement la même chose dans un même tableau. Sans titre, sans référence, tout le monde voit la même chose. Ce n'est donc pas si abstrait que ça, finalement. »

• • • Évolution, expositions et transmission
Quarante ans d'évolution : de l'apprentissage à la maîtrise

La première exposition de Touitou remonte à 1980, rue du Dragon dans le 6ème arrondissement de Paris, dans le studio de Dadérian : « Nous étions une bande de jeunes artistes », se souvient-il avec tendresse. « Dadérian nous prêtait son studio et organisait des accrochages d'artistes émergents. »

L'ambiance de l'époque était empreinte de camaraderie bohème : « Ce qui était sympathique, c'était de se retrouver. À l'époque, on vivait beaucoup en bande, comme autrefois. » Sans moyens financiers, ils n'avaient parfois pas de quoi manger, ils se débrouillaient, vivant cette vie d'artiste romanesque.

Depuis ces débuts modestes, l'évolution a été « lente, mais extrêmement bénéfique et riche». Il reconnaît le chemin parcouru :
« Je n'avais aucune technique au départ. J'avais l'imagination, l'imaginaire, mais pas la technique. C'est venu petit à petit. Ça a pris du temps avant que je sois vraiment content de mon travail. »

La formule qui résume son parcours : « C'est en forgeant qu'on devient forgeron. À force de travailler, de faire des expositions et des salons, j'ai progressé. Ça n'a pas été évident, je le reconnais. Ça a été très long. »

Expositions à venir

Henri Touitou maintient une présence active dans le monde de l'art avec 2 expositions programmées :

- Du 4 au 27 juin à Rouen

- Du 20 juillet au 22 août à La Ferté-Loupière (Yonne), qu'il décrit comme « un très beau village avec une galerie dans un endroit magique ».

Conseils aux artistes émergents : passion et persistance

Touitou se dit « peu pédagogue » pour donner des conseils. Néanmoins, son message est limpide : « Il faut croire en ce que l'on fait et suivre sa passion. »

Il cite Louis Jouvet, immense acteur français : « Si ne pas pratiquer votre passion ne vous empêche pas de vivre, c'est que ce n'est pas votre passion. »

Sa conception du métier d'artiste est totale : « On est artiste 24h/24h. Il faut travailler tout le temps. » Même au moment de s'endormir, surtout à l'approche d'une exposition : «Je pense à une toile que j'ai envie de faire, j'y pense pendant la nuit, sans arrêt.»

• • • Sa collaboration avec The Art Cycle

« J'ai commencé avec The Art Cycle il y a environ 3 ans. C'est important que les toiles puissent circuler. J'espère qu'il y en aura de plus en plus. »

• • • Son univers artistique en trois mots

Lumière, émotion, sensibilité.

• • •  Mot de la fin

Le parcours de Touitou témoigne d'une quête artistique singulière, celle d'un photographe devenu peintre par nécessité économique et révélation artistique, d'un autodidacte qui a su transformer ses lacunes techniques en force créative, d'un artiste qui peint dans l'urgence mais cultive la patience de l'évolution.

Ses toiles, habitées par des bleus profonds et des rouges vibrants, ne cherchent pas à reproduire le monde mais à produire de l'émotion. Sans titre pour ne pas enfermer le regard, elles invitent chaque spectateur à y projeter son propre imaginaire, prouvant que l'abstraction peut être universelle.

Dans son atelier baigné de lumière naturelle, entouré d'un joyeux désordre créatif, Henri Touitou continue d'avancer sur ce chemin qui importe plus que la destination. « Ce n'est pas moi qui peins, c'est la toile qui m'appelle ».

À l'approche de ses expositions de Rouen et de La Ferté-Loupière, Touitou perpétue une pratique de quarante ans avec la même urgence, la même passion intacte. Car comme il le rappelle en citant Jouvet, si ne pas pratiquer sa passion ne nous empêche pas de vivre, c'est que ce n'est pas notre passion. Pour Touitou, la peinture n'est pas un choix : c'est une nécessité, 24h/24h.

Dans un monde saturé d'images éphémères, Touitou propose un art du temps long et de l'observation méditative. Un art qui murmure plutôt qu'il ne crie, qui invite à la contemplation et nous reconnecte à T.

Merci à lui pour cet échange !

PARTAGEZ CET ARTICLE ! 

Vous aimerez aussi !