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Clémence Devienne : entre engagement social et mémoire familiale

À la rencontre de...

Mathilde Basse - 2 Avril 2026

Mobirise

Clémence Devienne n'est pas une artiste comme les autres. Entre peinture et sculpture, entre héritage familial et engagement social, cette créatrice parisienne déploie un univers artistique où les oubliés trouvent enfin leur place. Des diapositives de son grand-père capitaine aux portraits de Gisèle Pelicot, en passant par les traditions afro-américaines de la Nouvelle-Orléans, son travail interroge notre rapport à la mémoire et à la justice. Découvrez le parcours et l'univers de cette artiste-peintre et sculpteur qui transforme ses émotions en créations puissantes.

• • • Un parcours artistique précoce et passionné
Des débuts à cinq ans

Le destin artistique de Clémence Devienne se dessine très tôt. « J'ai commencé à cinq ans. J'ai demandé à ma mère si je pouvais prendre des cours de peinture et de dessin », raconte-t-elle. Une précocité qui témoigne d'une vocation profonde, presque innée. Inscrite dans un atelier en face de son école, la jeune Clémence passe ses mardis soirs à explorer les techniques picturales, et ce jusqu'au CM2.

Une formation éclectique

Son parcours ne suit pas une trajectoire linéaire, mais se construit à travers différentes expériences. Après une pause au collège, où les cours d'arts plastiques prennent le relais, elle découvre l'aquarelle et la nature morte. C'est en terminale qu'elle retrouve véritablement sa passion avec des cours de peinture à l'huile, où elle développe ses propres sujets. Sa formation se poursuit avec une mise à niveau en arts appliqués, puis un BTS, avant de dessiner des modèles vivants aux Arts décoratifs de Paris.

La renaissance de 2013

Mais c'est en 2013 que survient le tournant décisif. « Je me suis remise à la peinture après la mort de mon grand-père qui peignait de l'abstrait, même s'il était capitaine dans la marine », confie l'artiste. Ce deuil devient le catalyseur d'une création libérée et profondément personnelle. C'est à ce moment précis que naît sa célèbre série sur Tahiti, marquant le début d'une carrière artistique engagée.

• • • Un héritage familial maritime et artistique 
Un grand-père collectionneur et créateur

L'univers de Clémence Devienne puise ses racines dans un héritage familial singulier. Son grand-père, capitaine dans la marine, menait une double vie artistique, peignant à titre personnel en parallèle de sa carrière maritime.

« Il y avait des tableaux partout chez lui. Il avait ses propres tableaux abstraits, mais également des œuvres qu'il avait achetées aux enchères. Lui-même collectionnait des tableaux », se souvient-elle.

Cette collection éclectique, mêlant créations personnelles et œuvres acquises, offrait un panorama artistique fascinant :

« C'était des tableaux assez étranges, comme des natures mortes. Dans le fond, c'était un mélange entre abstrait et figuratif »

• • • La série Tahiti : un hommage au bleu du Pacifique

C'est à la mort de son grand-père que Clémence découvre un trésor inattendu. « On a récupéré plein de diapositives qu'il envoyait à sa femme à Nantes quand il était à Tahiti pendant un an. C'était de superbes photos de Tahiti dans les années 60 », explique-t-elle. Ces images, témoignages d'une époque et d'un lieu lointains, deviennent la matière première de sa création.

“Tahiti beach” et “La tahitienne” de Clémence Devienne

La série Tahiti occupe aujourd'hui une place centrale dans l'œuvre de l'artiste. Ces toiles capturent un moment suspendu, un Tahiti des années 60 que seul l'œil de son grand-père a pu saisir. « Je sais pas du tout comment c'est maintenant », précise-t-elle avec une honnêteté touchante.


Elle a transformé ces diapositives en grands tableaux où le bleu prédomine. Cette couleur s'impose comme la véritable signature de la série, présente dans toutes les photographies d'origine. Mais au-delà de cette fidélité au matériau source, le bleu possède pour elle une signification plus profonde :

« C'est une couleur apaisante, qui fait rêver », confie l'artiste.


“Le cheval de Tahiti” de Clémence Devienne

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Cette dimension onirique et méditative imprègne ses grandes compositions, invitant le spectateur à un voyage contemplatif vers des horizons lointains. Cette transformation de la photographie familiale en peinture monumentale illustre parfaitement sa démarche : faire dialoguer mémoire personnelle et création contemporaine. Un projet qu'elle souhaiterait d'ailleurs prolonger en retournant sur place, esquissant peut-être de futures créations.



“Tahiti dans les années soixante’ de Clémence Devienne

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• • • Le Japon : quand la littérature inspire la peinture 
Une fascination adolescente




La série japonaise de Clémence Devienne naît d'une rencontre précoce avec la culture nippone. « J'ai commencé à être très fortement attirée par le Japon quand j'étais ado, parce que ma prof de français m'avait dit d'aller voir "The Pillow Book" de Peter Greenaway au cinéma », raconte-t-elle. Ce film, œuvre d'un plasticien autant que d'un cinéaste, marque profondément la jeune artiste : « Peter Greenaway est aussi un plasticien, et chaque écran de ses films ressemble à une œuvre d'art. »

Couverture du film “The Pillow book” de Peter Greenaway

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L'influence de Murakami

Cette initiation cinématographique se double d'une découverte littéraire déterminante. « Ma professeure m'a fait découvrir Haruki Murakami quand j'avais 14 ans. J'ai lu beaucoup de ses livres avant qu'il devienne aussi célèbre », se souvient Clémence. Cette immersion précoce dans l'univers de l'écrivain japonais, avant sa consécration internationale, nourrit son imaginaire et forge son regard.

“Les jardins impériaux de Tokyo” et “Retour au Japon” de Clémence Devienne

Le voyage au Japon devient alors une évidence : « Je suis allée au Japon après, donc j'ai pris des photos et à partir des photos, j'ai créé des peintures. » Encore une fois, la photographie sert de pont entre l'expérience vécue et la création picturale, permettant de capturer et de réinterpréter l'essence d'une culture fascinante

• • • Nola : donner une voix aux invisibles de la Nouvelle-Orléans





La série Nola (diminutif de New Orleans, Louisiana) naît d'une prise de conscience lors de la COP 21 en 2015. Des Américains venus de Nouvelle-Orléans réalisent un happening pour dénoncer le fait que les premières victimes du changement climatique sont les minorités et les communautés noires. « Ça m'avait frappée », confie Clémence.

“Portrait de Bruce Sunpie Barnes” de Clémence Devienne

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Ce déclic la pousse à entreprendre un voyage engagé. Le carnaval l'attire, mais elle choisit stratégiquement d'y aller avant les festivités pour pouvoir organiser de véritables rencontres. En 2017, elle mène un véritable travail d'enquête artistique en préparant de nombreux rendez-vous avant son départ, complétés par d'autres contacts obtenus sur place grâce à des associations locales.

“Nat portrait” de Clémence Devienne

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Cette préparation méthodique lui permet de rencontrer des personnalités qui incarnent l'âme de la ville. Son engagement artistique prend racine dans une lucidité sociale : elle met en avant presque exclusivement des Noirs qui font vivre les traditions locales, dans un pays où le racisme reste prégnant. Cette série devient ainsi un acte politique autant qu'artistique, donnant visibilité et dignité à ceux qui préservent un patrimoine culturel trop souvent marginalisé.

“Portrait de Deacon John Moore” de Clémence Devienne

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• • • Un art engagé : mettre en lumière les oubliés
Une ligne directrice claire

L'engagement social traverse l'ensemble de l'œuvre de Clémence Devienne. Son processus créatif est guidé par l'inspiration du moment : voyages, rencontres avec des personnes qui l'interpellent et dont elle souhaite faire le portrait. Mais son choix de sujets n'est jamais anodin.

Elle s'attache à réaliser des portraits de personnes qui ne sont pas forcément mises en avant. Cette volonté de déplacer le regard vers les marges de la société se manifeste dans la diversité de ses projets : portraits de réfugiés arrivés à Stalingrad, d'anciens combattants de la guerre d'Algérie pour une commande de la mairie du 19ème, ou encore de figures de la Nouvelle-Orléans.

Une démarche cohérente

« J'ai tendance à mettre en valeur des gens pas opprimés, mais en tout cas pas mis en valeur », résume l'artiste. Sa dernière série sur Gisèle Pelicot s'inscrit parfaitement dans cette lignée, transformant une victime en figure de résistance et de dignité.

« En fait, tout ce que je fais, c'est un peu engagé », reconnaît-elle avec simplicité. Cette prise de conscience traverse également son travail sculptural, confirmant que l'engagement est le fil rouge de toute sa création.

• • • Entre huile et acrylique : une pratique technique hybride
Un apprentissage précoce de l'huile

La technique picturale de Clémence Devienne se caractérise par une grande souplesse. Initiée dès l'âge de 5 ans à la peinture à l'huile, elle a longtemps privilégié ce médium pour ses qualités de mélange. « L'huile se mélange bien. Alors que l'acrylique, au bout de 30 minutes c'est sec et on ne peut plus mélanger, tandis que l'huile, on peut la mélanger car ça sèche dans longtemps », explique-t-elle.

Une approche sans dogmatisme

Aujourd'hui, elle refuse de se limiter à un seul médium et utilise indifféremment l'huile et l'acrylique, parfois même sur une même toile. Cette hybridation technique répond à des besoins précis : l'acrylique pour les fonds, mais aussi pour certains portraits, l'huile pour d'autres.

Son processus révèle une méthode réfléchie : dans tous les cas, elle commence par esquisser les grandes lignes du portrait à l'acrylique pour établir les proportions, puis selon le rendu souhaité, elle poursuit à l'huile ou à l'acrylique.

• • • La sculpture : une autre manière de donner corps à l'engagement
Alfred Doucette : du dessin à la sculpture



Le travail sculptural de Clémence Devienne prolonge naturellement ses préoccupations picturales. La Tête d'Alfred Doucette en constitue l'exemple emblématique. Réalisée d'après un dessin fait sur place à la Nouvelle-Orléans, cette sculpture témoigne de l'importance de la rencontre directe : Alfred Doucette a posé pour elle. « Comme il a une tête un peu masque, je me suis dit que ça allait rendre super bien en sculpture », explique-t-elle.

"Tête d'Alfred Doucette” de Clémence Devienne

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Une pratique diversifiée


La maternité influence de manière inattendue sa pratique. Enceinte, elle ressent le besoin constant de sculpter plutôt que de peindre. Son répertoire sculptural s'étend bien au-delà : un bas-relief représentant la première enfant noire à intégrer une école de blancs, des nus d'après modèle vivant réalisés en 360 degrés, perpétuant ainsi son engagement pour les causes sociales.

 ‘The problem we all live with” de Clémence Devienne

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• • • L'atelier idéal : entre solitude et communauté artistique
L'équilibre nécessaire

Pour créer, Clémence Devienne a besoin d'un environnement spécifique. Elle apprécie la solitude, mais pas de manière exclusive.

 Son idéal ? Un atelier au sein d'un espace partagé avec d'autres artistes, permettant des interactions tout en préservant la concentration nécessaire à la création.

Son atelier de rêve ? Un atelier de la Ville de Paris de 150 mètres carrés avec jardin.


  Atelier de Clémence Devienne

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L'importance du recul

Le processus créatif de Clémence nécessite des pauses régulières. « Je pense que c'est important de faire des pauses quand on peint et de prendre du recul assez souvent, c'est-à-dire faire autre chose pendant une demi-heure, puis revenir dessus et là voir que finalement, il y a quelque chose qui va pas, qui peut être amélioré », explique-t-elle.

• • • Un processus créatif intuitif et émotionnel
L'évidence créatrice

Le rapport de Clémence à l'inspiration est radical : soit elle n'a aucune inspiration, soit c'est une évidence. Ce processus créatif est guidé par l'intuition plutôt que par la méthode planifiée. L'exemple de Gisèle Pelicot illustre cette certitude immédiate : dès qu'elle découvre l'affaire, elle sait qu'elle va la peindre.

Une hypersensibilité créatrice

Clémence se définit comme « une éponge » et se reconnaît « hypersensible ». Cette sensibilité devient le moteur de sa création : chaque événement de sa vie, qu'il s'agisse de tristesse ou de joie, se transforme immédiatement en peinture ou en sculpture.

Cette immédiateté émotionnelle explique aussi pourquoi elle ne peut choisir d'œuvre préférée : « Les peintures, c'est comme des enfants. On n'en a pas de préféré ». Chaque création porte une part d'elle-même.

• • • Influences et inspirations : un panthéon éclectique
Une ouverture à tous les artistes

L'approche de Clémence Devienne face à l'histoire de l'art se caractérise par une curiosité sans exclusive. Elle considère que chaque artiste apporte quelque chose, qu'on aime ou non son travail. « C'est rare que je me dise : 'Je déteste cette démarche», confie-t-elle.

Les figures tutélaires

En peinture, elle cite Peter Doig et Alice Neel, qui réalisait des portraits sans fard de son entourage. Ce choix résonne avec sa propre démarche de portraitiste de l'ordinaire et du marginalisé.

Peinture de Peter Doig // Peinture de Alice Neel

Côté sculpture, elle convoque Louise Bourgeois, Rodin, Camille Claudel et Thomas Schütte.

Sculpture de Louise Bourgeois // Sculpture de Thomas Schütte

Elle mentionne également Cindy Sherman et Claude Cahun, deux photographes explorant les questions d'identité et de genre

 Photographie de Cindy Sherman // Photographie de Claude Cahun

• • • Expositions à venir : un agenda engagé pour 2026 
Avril 2026 : Les portraits de Gisèle Pelicot à la galerie Ménil8

L'actualité artistique de Clémence Devienne s'annonce riche en 2026. Du 21 au 26 avril, elle exposera à la galerie Ménil8 à Paris avec l'association Art 19. Cette exposition de petits formats présente six portraits de Gisèle Pelicot, dont deux ont été offerts directement à l'intéressée. Ce don témoigne de la dimension humaine et solidaire de sa démarche, qui dépasse la simple représentation pour s'inscrire dans un soutien concret et un acte de sororité.

Octobre 2026 : Art et santé mentale à la mairie du 13ème

En octobre 2026, elle participera à une semaine sur l'art et la santé mentale organisée par la mairie du 13ème arrondissement. Cette participation confirme son engagement pour des causes sociales souvent invisibilisées.

Ces deux expositions illustrent la cohérence de son travail : qu'il s'agisse de violences faites aux femmes ou de santé mentale, Clémence Devienne utilise son art comme un outil de visibilisation et de transformation sociale.

• • • Son univers en trois mots 

« Engagé, féminin, expressionniste. »

• • •  Sa collaboration avec The Art Cycle

« J'ai commencé à travailler avec The Art Cycle y a quelques années. J'étais pas trop au courant qu'il y avait des plateformes en ligne qui permettaient de louer des œuvres à des entreprises. Ça m'a permis un peu de faire le tri aussi dans mes tableaux, dans mes séries. Il est important que les toiles puissent circuler »

• • • Mot de la fin

Clémence Devienne incarne une artiste engagée où la création devient acte politique et témoignage sensible. De l'héritage familial aux portraits des oubliés, son parcours dessine une cartographie émotionnelle du monde contemporain.

Entre peinture et sculpture, guidée par son hypersensibilité, elle transforme chaque émotion en force créatrice. Ses œuvres, disponibles via The Art Cycle, permettent d'intégrer cet engagement artistique dans vos espaces. Accueillir une œuvre de Clémence Devienne, c'est choisir un art qui interroge et éclaire, qui donne voix aux invisibles et participe à une démarche d'empathie et de transformation sociale.

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