Mathilde Basse - 08 Janvier 2026
De l'Égypte au bord du Nil à son atelier en France, Hiam Demeulenaere sculpte des figures longilignes qui incarnent la féminité et la liberté. Née au Liban, formée aux côtés de maîtres sculpteurs, cette artiste a forgé un univers artistique unique, nourri par ses voyages et ses émotions. Voici la rencontre avec une créatrice passionnée qui jongle entre sculpture, peinture et toujours en quête d'essentiel.
Née au Liban, Hiam Demeulenaere s'installe en France avec sa famille dès la fin de ses études en économie. Mais très vite, l'appel du voyage se fait sentir. "On expérimentait beaucoup de pays, on habitait sur plusieurs continents", confie l'artiste. Cette vie nomade, loin d'être une contrainte, devient le terreau fertile de sa création artistique.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Hiam n'a pas suivi de formation artistique initiale. "J'ai fait une formation scientifique", explique-t-elle. Mais la création artistique a toujours été présente en elle : "J'ai toujours ressenti cette envie de créer au fond de moi. L'art fait partie de mon héritage familial : il y a des photographes et des peintres dans la famille."
C'est à travers ses voyages qu'elle ose enfin se lancer. Au Caire, lors de la descente du Nil, elle s'équipe d'un carnet de voyage et d'aquarelles. Encouragée par son entourage, elle prend des cours d'aquarelle, puis d'huile en Côte d'Ivoire auprès d'un peintre renommé. De retour en France, elle se forme auprès de professeurs académiques reconnus : "Des maîtres sculpteurs, graveurs, céramistes... J'ai fait un peu le tour", raconte-t-elle avec enthousiasme.
Pour comprendre l'œuvre d'Hiam Demeulenaere, il faut remonter aux bords du Nil. "J'ai été profondément bouleversée par ces paysages si différents de ceux que je connaissais.", se souvient-elle. Les paysages égyptiens lui offrent une palette de couleurs inédite : le bleu du ciel, le vert tendre des cultures irriguées par le Nil, les collines jaunes sous le coucher du soleil qui vire au rose.
“Paysage méditerrnéen 2“ et Porteuses d'eau - Égyptede Hiam Demeulenaere
"On avait l'impression de remonter le temps. On voyait des paysans travailler la terre avec des Nouriya (roues à eau traditionnelles), tirées par des bœufs.", décrit-elle avec émotion. Ces scènes authentiques et ces jeux de lumière éphémères la poussent à saisir l'instant : "Très vite, j'ai acheté mon carnet et j'ai commencé à peindre."
Si l'Égypte éveille sa sensibilité aux couleurs et aux paysages, c'est en Côte d'Ivoire qu'Hiam découvre ce qui deviendra sa signature artistique : la verticalité. "L'art Dogon, c'était aussi un art aux formes longilignes, épuré, qui va droit à l'essentiel sans s'encombrer de détails superflus.", explique-t-elle.
Cette fascination pour les formes longilignes trouve un écho dans son enfance libanaise : "Déjà enfant au Liban, quand je visitais le musée, j'étais fascinée par les figurines de Byblos : ces statuettes votives aux formes très longilignes.", se rappelle-t-elle.
Statue Dogon
Après ses séjours en Afrique et au Moyen-Orient, Hiam revient en France en 2002. Elle y passe quinze années à travailler avec des modèles vivants dans des ateliers. Cette période est cruciale pour son apprentissage. "Mon objectif était de saisir l'essence d'un corps, d'en révéler à la fois la fragilité et la beauté." explique-t-elle.
Comme beaucoup d'artistes, elle se mesure au classicisme et à l'œuvre de Camille Claudel, figure emblématique de la sculpture française. Cette influence la marque dans sa manière d'appréhender le corps humain et ses émotions.
Sculpture de Camille Claudel
Au-delà de la technique, c'est l'approche psychologique qui la passionne : "Je percevais dans leurs postures des émotions : parfois de la tristesse, parfois de la fierté ou du contentement d'être là, devant moi." Cette période lui permet de passer du paysage à l'être humain dans son ensemble, à la fois dans le corps et l’âme.
Après quinze ans de pratique classique, encouragée par des professeurs aux approches différentes, Hiam ose enfin sa propre création. Elle avait des professeurs aux approches très différentes : certains tenaient au classicisme, tandis que d'autres la poussaient à aller plus loin dans sa création.
C'est alors qu'elle découvre véritablement Giacometti. "Ce fut un véritable coup de foudre artistique pour Giacometti", confie-t-elle. Elle réalise alors que ces formes longilignes ont toujours existé autour d'elle : des figurines de Byblos de son enfance aux bronzes dogons qu'elle a ramenés de Côte d'Ivoire. "J'ai compris que son œuvre avait toujours accompagné mon parcours." Ces influences se retrouvent aujourd'hui dans ses sculptures, comme on peut le voir dans les photos ci-dessous : la verticalité épurée, les silhouettes élancées et la recherche de l'essentiel qui caractérisent son travail.
Sculpture de Giacometti / “Hommage” de Hiam Demeulenaere
Elle explore également Picasso, notamment les formes géométriques et la déconstruction du cubisme, mais c'est bien la quête de l'essentiel incarnée par Giacometti qui guide sa création.
Contrairement aux apparences spontanées de ses œuvres, le processus créatif d'Hiam est très réfléchi. "Pour mes sculptures, je commence toujours par dessiner", explique-t-elle.
En sculpture, il existe deux approches : enlever de la matière d'un bloc ou en rajouter progressivement. Hiam a choisi la seconde méthode : elle travaille par ajout successif plutôt que par taille directe dans un bloc.
Pour ses grandes sculptures, elle débute par une armature métallique complexe. Elle enfonce des fers à béton dans un socle, qu'elle entortille avec de la filasse pour créer la structure : "Une fois la forme définie - les épaules, les hanches - j'assemble le tout avec un étau et des pinces."
Vient ensuite la phase du plâtre. Mais ce matériau ne peut adhérer directement au métal : il faut un intermédiaire absorbant qui l'accroche à la structure. C'est là que la filasse joue son rôle crucial.
Le façonnage final est un perpétuel va-et-vient : "C'est toujours un dialogue entre le couteau qui ajoute de la matière et la râpe qui enlève le surplus pour sculpter les surfaces.”
Interrogée sur son médium préféré, Hiam répond avec franchise : "Je choisis toujours le matériau qui correspond à ce que je veux exprimer." Toutefois, en sculpture, elle avoue une affection particulière pour la terre, qu'elle trouve profondément sensorielle et expressive.
Atelier de Hiam Demeulenaere
Pour la terre cuite, elle apprécie la dimension tactile du matériau : "Modeler la terre, c'est toucher la matière, créer en trois dimensions. C'est une expérience sensuelle qui sollicite tous les sens." Elle privilégie ce médium pour les modèles vivants et les œuvres demandant finesse et précision.
Le plâtre, quant à lui, est réservé aux grandes sculptures aux lignes épurées. Elle l'utilise lorsqu'elle recherche des formes élancées et une simplicité structurelle.
En peinture, elle navigue entre plusieurs techniques complémentaires :
L'aquarelle pour saisir les moments fugaces et l'instantanéité
La peinture à l'huile pour créer des effets de flou et des diffusions chromatiques
L'acrylique, qu'elle enrichit de matières comme du sable, du plâtre ou de la filasse, en y ajoutant également des pigments purs.
“Jardin exotique” et “Totem bleu vif” de Hiam Demeulenaere
La cuisson à plus de 1 000°C constitue un véritable défi technique. La terre doit être parfaitement préparée, au risque que la pièce n'éclate dans le four. Hiam a appris à évider méticuleusement ses sculptures et à créer des cheminées d'évacuation pour libérer les gaz lors de la dilatation à très haute température. Heureusement, elle n'a jamais connu d'accident.
L'émaillage offre une autre dimension d'imprévisibilité fascinante : les couleurs se transforment radicalement à la cuisson. Un bleu peut virer au rose, une teinte pastel devenir intensément vive. C'est précisément cette alchimie imprévisible qui captive l'artiste.
Le bleu occupe une place centrale dans la palette d'Hiam. Son origine est intime : "Je suis née sous un ciel bleu, très bleu. J'ai ouvert les yeux sur un ciel bleu et au bord de la mer."
Pour elle, cette couleur symbolise "le calme et l'apaisement", mais aussi la joie : "Le bleu peut être vif et joyeux. Il exprime énormément d'émotions tout en restant doux, jamais violent, même dans son intensité."
“Couple de Cygnes bleus” et “Bouquet Bleu” de Hiam Demeulenaere
Parmi ses œuvres phares, "Liberté" occupe une place particulière. Elle représente deux jeunes femmes qui courent, cheveux au vent, vêtements déchirés, incarnant la libération totale.
Cette sculpture traduit un besoin viscéral : "J'ai toujours ressenti ce besoin de liberté, même sans être enfermée. Être libre de penser et de créer, c'est essentiel pour moi."
“Liberté” de Hiam Demeulenaere
“Expression personnelle.”
Depuis quatre ans, Hiam collabore avec The Art Cycle. Cette relation repose sur une estime réciproque qui la touche particulièrement.
"Il y a beaucoup de feedback, on reçoit régulièrement des comptes-rendus sur ce qu'ils font. On a l'impression d'être un peu actionnaire avec eux. Mais surtout, c'est le côté humain qui fait la différence : quand on a une question, on téléphone et il y a tout de suite quelqu'un qui répond."
De ses origines libanaises à ses figures longilignes transcendantes, en passant par les paysages égyptiens et l'art Dogon, Hiam Demeulenaere a su forger un langage artistique unique. Entre terre et plâtre, aquarelle et huiles, ses œuvres incarnent cette recherche constante de l'essentiel - principe qu'elle a appris de ses maîtres : "Aller à l'essentiel, sans ajouter de détails superflus. Quand une forme se révèle, c'est elle qu'il faut sculpter avec force et conviction."
Aujourd'hui, dans son atelier français, elle continue d'explorer de nouvelles techniques, notamment la céramique, toujours fidèle à sa quête de liberté créative et d'authenticité - une expression personnelle qui ne cesse de se réinventer.
Merci à elle pour cet échange !
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